Mohamed TRAORE, Bâtonnier de l’ordre national des avocats de Guinée « Les citoyens ont une part de responsabilité dans le mauvais fonctionnement de la justice »

Vue la recrudescence ces derniers temps des vindictes populaires en Guinée, le bâtonnier de l’ordre national des avocats Me Mohamed TRAORE, a accordé une interview exclusive à notre rédaction au cours de laquelle, il passe en revue la problématique du fonctionnement de l’appareil judiciaire.

Lapresseguinee: Quelle analyse faites-vous des vindictes populaires en Guinée ?

Mohamed TRAORE : Nous constatons avec regret ce que vous appelez recrudescence de la vindicte populaire que nous nous appelons la montée de la justice populaire. Cela se manifeste par diverses manières.  Quand des citoyens  poursuivent d’autres citoyens pour attenter à leur vie sur des simples présomptions d’innocence sans aucune preuve. Cela doit interpeller les uns et les autres. Concernant le cas Adama Oularé qui s’est passé à Lambanyi, le Barreau a non seulement fait une déclaration, mais a aussi saisi le Procureur du Tribunal de Première Instance de Dixinn afin d’ouvrir une procédure judiciaire.

Qu’en est-il réellement de la montée des vindictes populaires ?

Cela s’explique par plusieurs raisons dont entre autres la méconnaissance du fonctionnement de la justice par certains citoyens, l’impunité des présumés auteurs des vindictes populaires. Une autre raison qui est beaucoup plus pratique est que le Guinéen devient de plus en plus violent. Même dans la circulation, lorsqu’il y a un accrochage, ce sont des violences verbales et physiques qui s’en suivent. Cela doit interpeller les sociologues pour des études afin de nous situer sur la raison d’un tel comportement.

La crise de confiance ne serait-elle pas à la base de la répétition des vindictes populaires ?

C’est exactement cela. Je pense à la faiblesse de l’autorité de l’Etat. Il ne s’agit pas de déployer les forces de l’ordre au cours d’une manifestation. L’autorité de l’Etat doit se sentir tous les jours partout où le citoyen se retrouve. Le citoyen aussi doit sentir également la présence de l’Etat. Sur cette question, le pouvoir public a beaucoup à faire. Quand vous partez à l’intérieur du pays, vous verrez une dizaine d’agents pour une population estimée à des milliers de personnes.

Que pensez-vous de l’accusation selon laquelle les avocats transforment le mensonge en vérité ou le contraire ?

Lorsqu’on dit que certains avocats transforment le mensonge en vérité ou la vérité en mensonge, je pense que c’est une insulte aux magistrats parce que les avocats ne sont que des demandeurs devant les juridictions. Ils présentent des requêtes. Si elles sont fondées, les juges font droit à ces demandes. Si c’est le contraire, ils rejettent. L’avocat en lui seul ne peut pas obtenir une décision sans le concours du juge. Le mieux serait de comprendre le fonctionnement de la justice. La justice devient une question de demeure pour les gens. Personne ne veut perdre une bataille judicaire. En cas de perte dans la procédure judiciaire, on pense qu’il y a eu une main noire derrière. Je considère que ce sont les justiciables eux-mêmes qui ne contribuent pas à rendre les choses équitables. Dans un procès, il y a forcément un gagnant et un perdant. Malheureusement chez nous, quand un citoyen a un problème devant la justice et que cette dernière prenne une décision qui ne l’avantage pas, il est prêt à passer par toutes les procédures pour pouvoir obtenir gain de cause. Voyant tout cela, je dirai que les citoyens ont une part de responsabilité dans le mauvais fonctionnement de la justice.

Que faites-vous pour pallier à tout cela ?

Les citoyens ont besoin d’être informés sur le fonctionnement de la justice. C’est pourquoi dans toutes les émissions à caractère juridique, nous essayons de faire connaître aux citoyens le b.a.-ba du fonctionnement de la justice. En matière de justice, nous disons que la forme commande le fond. Il est difficile de faire comprendre tout cela aux citoyens qui résistent au fonctionnement de l’appareil judicaire. Au niveau du Barreau, il est prévu que nous fassions des portes ouvertes pour que les citoyens sachent non seulement c’est qui un avocat, mais aussi le magistrat qui ne rend pas une décision judicaire parce qu’il a reçu de l’argent.

Pourquoi dit-on que certains condamnés ne purgent pas souvent toutes leurs peines ?

Les citoyens doivent comprendre que tout détenu n’est pas forcément coupable. Il y a ce qu’on appelle la présomption d’innocence. Tout à l’heure je parlais de la forme. Lorsque le juge constate que la personne arrêtée a ses droits violés, il peut ordonner sa libération. C’est la police judicaire elle-même qui parfois complique la compréhension de la procédure. Elle fait croire à la population que tel est bandit et il a été libéré.

Quel est votre avis sur l’interférence de l’exécutif dans le judiciaire ?

Ce sont les enquêtes de la police qui constituent l’ossature d’une procédure judiciaire. Si à ce niveau les choses n’ont pas été respectées, le juge ne peut pas faire un travail digne de nom. Il arrive des fois que des percussions et des saisines soient faites de manière injuste.

Interview réalisée par Hassane Hilal SYLLA pour lapresseguinee.org

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