Justice : Les Cours et Tribunaux sont-ils remplacés par les vindictes populaires en Guinée ? (1ère partie)

Les vindictes populaires sont devenues les seuls moyens de recours pour la population en Guinée.

Punir ou sévir relève du ressort exclusif de la justice. En Guinée, cette règle n’est pas de mise. Les citoyens perdent de jour en jour confiance en la justice guinéenne et préfèrent se rendre justice eux-mêmes par les vindictes populaires. Pourtant, la loi 059 du Code pénal réprime ce genre de pratique. La Constitution guinéenne également en son article 107 est claire là-dessus : « La justice est rendue exclusivement par les Cours et Tribunaux ». Malgré ces dispositions juridiques, la vindicte populaire c’est-à-dire la punition d’un crime par le peuple et non par la loi, devient une pratique récurrente en Guinée. Selon une enquête réalisée par lapresseguinee.org, on note une dizaine de cas enregistrés dans le pays depuis 2008.

A titre indicatif, voici quelques cas de vindictes populaires recensés par la Plateforme des jeunes leaders de l’axe pour la démocratie et le développement (PJDD), l’ONG Mêmes Droits pour Tous (MDT) et l’Agence Guinéenne de Presse (AGP).

26 août 2017 : Un présumé coupeur de route tire à bout portant sur deux orpailleurs avant d’être lynché par la population à Sokouraba dans la préfecture de Mandiana.

30 mai 2017 : Un jeune nommé Adama Oularé soupçonné de vol a été lynché puis brûlé vif au quartier Lambanyi dans la capitale Conakry.
3 janvier 2017 : Koly Soua KOLIE, comptable à l’ONG Américaine Internationale Médicale Corps et Mamadi Kallo natif de Kissidougou dans le village de Hermakono, district de Borokoro, dans la sous-préfecture de Sangardo située dans la préfecture de Kissidougou en Guinée Forestière. Ces deux hommes ont été accusés de trafic selon des rumeurs avant d’être exécutés à mort par une foule en colère après les avoir extirpés des mains des gendarmes.
14 décembre 2016 : Un jeune âgé d’une vingtaine d’années a été brûlé vif par une foule en colère dans la commune urbaine de Pita. La victime était soupçonnée d’avoir participé au viol d’une vieille femme à Lalya, une localité située à 4 km du centre ville de Pita.
12 décembre 2016 : L’assassinat d’un conducteur de moto taxi du nom de Daouda Keïta dans la commune urbaine de Siguiri a entraîné le lynchage des deux présumés bandits arrêtés pour un autre cas de braquage.
2009 : Un cas à Kouroussa où des présumés coupeurs de routes ont été lynchés après avoir été extradés dans les cellules de la police.
2009 : Une femme et son amant assassinés dans la préfecture de Lola.
2008 : Un cas dans la préfecture de Guéckédou où la victime a été frappée froidement et tué…

Il existe un manque de confiance notoire entre justiciers et justiciables en Guinée. « De nos jours, le peuple se demande à quoi ça sert d’arrêter une personne en infraction, la mettre à la disposition de la justice qui ne fera pas son travail et ensuite, retrouver le même présumé auteur dans la rue ? Parce que la justice ne fait pas correctement son travail, les populations optent pour la solution ‘’d’en finir’’ avec l’intéressé », explique Adrien Tossa Montcho, Coordinateur national de l’ONG Mêmes Droits pour Tous (M.D.T).

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Pour cet activiste des droits de l’Homme, l’impunité serait la cause de ces représailles en Guinée. « La société guinéenne estime qu’elle est en face d’une impunité. Il y a des infractions qu’on peut qualifier de droits communs, simples, des infractions économiques tels que des détournements des deniers publics, abus d’autorités mais qui ne sont pas sanctionnées par la justice. Puisque l’impunité règne en maître, les populations ne font plus recours à la justice et préfèrent se rendre justice. Pourtant les textes sont clairs. Nul n’est censé ignoré la loi et nul n’a le droit de se faire justice », précise Adrien Tossa.

Certains acteurs de la société civile expliquent cette crise de confiance par le laxisme des agents de l’appareil judiciaire guinéen et le manque de civisme des citoyens. Selon Ibrahima Aminata Diallo, président de la Plateforme des Jeunes Leaders de l’Axe pour la Démocratie et le Développement (PJDD), « Il y a une lenteur qui ne dit pas son nom dans le traitement des dossiers. Le laxisme constitue l’un des facteurs de cette vindicte populaire. Nous pouvons encore parler de la méconnaissance de la Constitution par les populations, le manque de civisme des citoyens, l’extrême pauvreté, la consommation des stupéfiants… Se sont autant de motifs qui amènent les gens qui sont dans la frustration à se livrer à cette pratique ».

Quelle qu’en soit les raisons, les vindictes populaires sont réprimées par les textes de lois. « La loi 059 portant code pénal qui a été promulguée par le Président de la République le 26 octobre 2016 réprime ces genres de pratique parce que tout ce qui peut être comme coups et blessures donnant volontairement ou involontairement la mort à quelqu’un, il n’appartient pas à la population de rendre la justice plutôt à l’appareil judiciaire qu’on appelle les cours et les tribunaux conformément aux articles 106, 107, 108 et 109 de la Constitution guinéenne de dire le droit», a souligné le juriste et analyste politique, Mohamed CAMARA.

Regrettant la prolifération des vindictes populaires en Guinée, il propose au gouvernement guinéen de procéder à la vulgarisation des textes de loi surtout dans les langues nationales et également, de doter la justice de moyens de manière à ce que celle-ci puisse sévir. « Le phénomène de vindicte populaire devrait être stoppé. Non pas par des discours mais par l’action de sensibilisation, de vulgarisation des textes de loi pour que les citoyens comprennent ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Pour cela, des acteurs non-étatiques y compris la société civile et les partenaires techniques et financiers doivent aider les pouvoirs publics à la vulgarisation du contenu des textes de loi conformément à l’article 25 de la Constitution du 7 mai 2010. Il faut également rapprocher la justice du justiciable mais cela ne peut être possible que lorsqu’on procède à l’exécution correcte des décisions de justice tout en augmentant le nombre d’infrastructures judiciaires de manière à ce qu’il n’y ait pas de difficultés de jugement », estime le juriste.

Selon le Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Guinée, Me Mohamed Traoré, la vindicte populaire s’explique par plusieurs raisons dont entre autres la méconnaissance du fonctionnement de la justice par certains citoyens et l’impunité des présumés auteurs des vindictes populaires. « Une autre raison qui est beaucoup plus pratique est que le Guinéen devient de plus en plus violent. Même dans la circulation, lorsqu’il y a un accrochage, ce sont des violences verbales et physiques qui s’en suivent. Cela doit interpeller les sociologues pour des études afin de nous situer sur la raison d’un tel comportement », renchérit-il.

Si les vindictes populaires sont un acte qui pourraient soulager des groupes d’individus, elle n’est pourtant pas sans conséquences. Elle va tout d’abord à l’encontre des droits de l’Homme, favorise la criminalité galopante, provoque le traumatisme et occasionne même la mort de certains innocents.

(Deuxième partie à suivre).

Enquête réalisée par Dansa Camara et
Mamadou Adama Barry pour lapresseguinee.org

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